Le 8 janvier 1996, il y a 30 ans, s’éteignait François Mitterrand.
Sur l’homme, son parcours, ses zones d’ombre, ses points aveugles, tout a été dit et écrit ou presque. Son histoire ne s’est pas écrite qu’en rose, chacun le sait aujourd’hui. Sa jeunesse à l’extrême-droite, son rôle de ministre pendant la guerre d’Algérie. Nous connaissons tout cela. Et parce que nous sommes des militants politiques et des insoumis, nous n’idolâtrons personne. Nous savons faire le bilan raisonné d’une expérience, pour distinguer les promesses de la réalité, apprendre de nos erreurs, faire autrement, faire mieux.
Mais nous sommes aussi, et nous resterons, fidèles à cette histoire. Car Mitterrand est l’homme du 10 mai 1981. Les conquêtes sociales ne sont jamais l’oeuvre des dirigeants seuls, jamais le fruit d’un homme ou d’une femme providentielle. Mais il faut aussi des dirigeants, des hommes et des femmes, pour les rendre possible. Et Mitterrand fut celui-là. L’homme qui a oeuvré à donner un débouché politique à l’aspiration à des années de luttes, à la justice sociale et à la liberté que portaient les classes populaires et la génération de mai 68. Celui qui a permis à la gauche de conquérir le pouvoir, d’appliquer un programme de rupture, de l’installer dans la durée et de tenir bon, des années durant, en France, au cœur du capitalisme avancé, au moment même où les États-Unis de Reagan propageaient la contre-révolution néolibérale à travers le monde, au moment où les forces de l’argent n’hésitaient pas à recourir à la violence pour briser la gauche, dans le Chili d’Allende, dans l’Italie des années de plomb. Son passage au pouvoir a changé la vie de millions d’hommes et de femmes. Il a fallu des années de contre-réformes menées par la droite, et par une gauche qui avait renié ses conquêtes, pour en venir à bout.
Son héritage, c’est la semaine de 39 heures, la 5ème semaine de congés payés, la revalorisation des minima sociaux, le RMI, la retraite à 60 ans, nationalisation de 36 banques et 5 groupes industriels, la création de l’ISF, l’abolition de la peine de mort, la dépénalisation de l’homosexualité, la régularisation de 130 000 personnes « sans-papiers » et la création de la carte de résident, l’ouverture de la bande FM aux radios libres…Croit-on que cela était facile ? Croit-on que cela était peu de choses ? Ceux qui aujourd’hui, à gauche, passent ce bilan par pertes et profit, avec désinvolture, avec détachement, avec dédain, feraient bien de méditer ces questions.
L’écrivain Edouard Louis rapporte dans l’un de ses ouvrages : « Une de mes tantes disait cette phrase, exactement cette phrase : Au moins sous Mitterrand on avait un bifteck dans l’assiette. » Parce que pour nous la politique n’est pas une question d’esthétique, de goûts ou de préférence, parce qu’elle est une question de pouvoir se nourrir, se soigner, se loger, s’instruire, permettre au peuple de vivre mieux et de connaître le goût du bonheur : pour cette raison, nous demeurerons toujours reconnaissants à l’homme qui s’avança un jour une rose à la main ; et pour cette raison, nous continuerons de marcher sur le même chemin, vers un autre demain.